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Lectures estivales : HOMO SAPIENNE

Groenland : un mot qui évoque irrésistiblement nature vierge, espaces inviolés, banquise, icebergs, ours polaire, vie du chasseur traditionnel, villages de pêcheurs. OUBLIONS TOUT ! Lisons Homo Sapienne, et nous voici plongés dans un Groenland aux antipodes de nos « Imaginaires du Grand Nord ». Je l’ai reçu comme un coup de poing.

L’argument du roman Homo Sapienne ? L’errance éperdue de cinq jeunes adultes à la recherche de leur identité, sexuelle mais pas seulement, de leur place, du sens de leur vie. L’argument est universel, alors quel rapport avec le Groenland me direz vous ? Ces cinq jeunes de vingt et quelques années sont groenlandais, certes, mais surtout jeunes urbains de la capitale, Nuuk.

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l'auteure Niviaq Korneliussen - photo Jorgen Chemnitz

L’auteure de cette pépite a l’âge de ses héros. Niviaq Korneliussen cisèle son roman d’une langue crue mais jamais vulgaire, toujours sensible, humaine. De l’anti Angot. Son monde est fait d’angoisses, d’inquiétudes, de colères et pourtant l’espoir pointe toujours au long du chemin de Fia, Inuk, Arnaq, Ivik et Sara. De l’anti Houellebecq. Une jeune romancière d’une énergie folle est née.

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Le style est terriblement contemporain avec ses emprunts au langage des réseaux sociaux, les références à la musique pop anglo-saxonne, l’usage de l’anglais dans les dialogues qui dénotent une volonté de s’éloigner du modèle culturel danois. Et ce n’est pas gratuit. Pour cette nouvelle génération du XXIe siècle, se pose la question si difficile : qu’est-ce qu’être groenlandais ? Inuk dit « Je ne sais pas de quel chez moi j’ai la nostalgie ». L’univers de Nuuk, capitale de 18000 habitants à la croissance XXL orchestrée par le gouvernement, forge le quotidien des cinq jeunes. De petits boulots en soirées beaucoup trop arrosées en boîtes, d’histoires amoureuses en déchirements, de tabous en révélations sur leur vraie sexualité, de # en SMS, la colère sourde. Une colère tournée avant tout vers soi-même.

Cette colère là je l’ai rencontrée paradoxalement dans un monde si radicalement différent, dans mon village hivernal tout au Nord, tout à l’Est. Une colère tue, étouffée par le poids social et le besoin de reconnaissance, jusqu’à l’explosion trop souvent fatale. Niviaq Korneliussen dit avoir écrit le livre qu’elle aurait tant aimé trouver à l’adolescence, un livre qui n’existait pas dans son pays.

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Homo Sapienne est une révolution dans la littérature groenlandaise qui jusqu’alors se complaisait à donner de l’île une image bien lisse, valorisant culture traditionnelle et paysages inspirants. Alors bien sûr, Homo Sapienne n’a pas plu à tout le monde au Groenland. Tout comme ce magnifique livre des photographies de Carsten Egevang photographe amoureux du Scoresby Sund, qui trônait sue la table de la guest-house. Ses photos, poésies en Noir et Blanc n’ont pas vraiment été appréciées à Ittoqqortoormiit. Les photos sont tristes, elles donnent une mauvaise image de notre village, il y a de si belles couleurs ici ont-ils dit.

Mais le succès est là : à sa sortie en 2014 Homo Sapienne publié par la jeune maison d'édition groenlandise Milik est vendu à 3000 exemplaires au Groenland, ce tout petit pays de moins de 56000 habitants (proportionnellement cela ferait 3,5 millions de ventes en France !). Puis viennent très vite les traductions dans toutes les langues scandinaves, en allemand, en français, la publication aussi aux États-Unis, le grand prix de littérature du conseil nordique. Le premier best-seller international de la littérature groenlandaise !

Niviaq Korneliussen a écrit son livre en groenlandais, le Kalaallisut officiel de l’Ouest, puis l’a réécrit en danois. La traduction française est de Inès Jorgensen, la validation linguistique à partir du texte original groenlandais est de Jean-Michel Huctin (dont nous attendons fébrilement des explications sur le titre du roman). Daniel Chartier qui dirige la chaire sur l’Imaginaire du Nord de l’Université de Montréal, signe une remarquable préface. Publié par La Peuplade au Québec.

Un grand merci à Madame Gitte Neergård Delcourt, Service culturel de l'ambassade du Danemark en France qui m’a offert ce livre.

Commentaires

  • merci pour cette information précieuse ! je vais chercher à me procurer ce roman. Gitte, à l'ambassade est une femme de très bon conseil... concernant les difficultés de la génération des grands parents de cette jeune inuk, je rappelle "Soré", troisième roman de la trilogie de Jorn Riel, quand le malaise occidental commençait à s'insinuer au Groenland, et que la population en pâtissait...mais c'est écrit par un danois ! amitiés et à bientôt !

  • merci Hélène, et oui Sore est une époque bien révolue pour ces jeunes qui n'ont pas connu cette héroïque époque et qui justement en ont assez qu'on les ramène toujours à ce passé. Bonne lecture ! tu trouveras le roman très facilement en librairie (réelles ou virtuelles !)

  • Super idée de lecture. Je ne connais pas la littérature groenlandaise...pas encore.
    Merci dominique.

  • Homo Sapienne sera une entrée tout à fait originale dans la littérature groenlandaise ! Au moins, loin des clichés et une littérature JEUNE ! Sinon, tu trouveras aussi des petits livres remarquables publiés par Jardin de Givre (encore des québécois...), 4 ou 5 titres de mémoire, dont "je ferme les yeux pour couvrir l'obscurité" de Kelly Berthelsen . Bonnes lectures !

  • Remarquable article sur ce premier roman hallucinant d’une jeune écrivaine groenlandaise qui démonte les stéréotypes sur son peuple autant qu’elle crie son besoin viscéral de liberté. Il fallait s’y attendre tant la jeunesse, notamment de Nuuk, avait montré auparavant son goût pour une certaine littérature autobiographique et étonnamment confessionnelle (je pense ici aux nouvelles publiées par Milik publishing). Pour moi, son beau titre bouscule une expression toute faite, une caractérisation anthropologique connue de tous et en évolution constante, pour évoquer la diversité humaine des identités de genres et d’orientations sexuelles. La proclamation de l’appartenance de cette diversité à l’humanité associe science et poésie. Si l’auteure me communique son intention derrière son titre, je le partagerai avec tous.

  • Merci de ces éloges et surtout de ton analyse scientifique, Jean-Michel. En effet le titre, en français, annonce parfaitement l'intention de ce livre hors normes. Mais je crois comprendre que le titre est identique pour les version groenlandaise et danoise, ce qui lui donne un caractère encore plus universel . S'agirait-il d'une forme latine , féminin de "sapiens"? mes vieux souvenirs de lycée ne m'aident pas, hélas. Peut-être y a -t'il un lecteur latiniste ?

  • Il y a avait aussi un précédent littéraire qui cassait les codes trop lisses de la vie groenlandaise, les livres de Kelly Berthelsen et notamment "Je ferme les yeux pour couvrir l'obscurité", mais il ne parlait pas du point de vue de la jeunesse à la recherche de son identité mais plutôt du vide existentiel qui ronge la vie quotidienne et des blessures que l'on s'inflige à soi-même, le non respect de soi, l'abandon des tâches quotidiennes, le refuge dans la fumette et l'alcool.
    Dans ces œuvres, les enjeux ne sont pas si éloignés, c'est le malaise qui pèse sur les générations prises dans les tourbillons d'une histoire qui leur a été imposée et qui portent ce poids sur leurs épaules.

  • Bien vu, Jaakusi. En effet les livres de Berthelsen ouvrent déjà la brèche d'une certaine "bien-pensance " groenlandaise. Mais avec Homo Sapienne, j'y ai vu plus d'authenticité, plus de questionnement et surtout beaucoup plus d'universalité. Des livres tout à fait passionnants !

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